AEGISDOTTIR - Eva Björg - Avant que tombe la nuit Thriller 300p
Une intrigue sombre et sinueuse dans les paysages austères d’Islande, où la rudesse de la géographie semble refléter ce que les habitants préfèrent garder enfoui.
Kristin disparaît en 1966. Onze ans plus tard, sa sœur cadette, Marsibil, installée à Reykjavík, revient dans leur village natal. Là où tout a commencé. Là où les souvenirs se mêlent aux silences, aux non-dits, aux amitiés et amours d’enfance.
Très vite, une intuition s’impose : celle de croire deviner le coupable. Trop simple, me dis-je. Dans ces histoires, la vérité se cache souvent ailleurs dans un angle mort.
Le récit alterne deux voix à la première personne : celle de Kristin en 1966-67 et celle de Marsibil en 1977. Ce dispositif narratif installe une tension subtile. Les narratrices, prisonnières de leurs souvenirs, peuvent inconsciemment protéger celui ou celle qu’elles ne veulent pas voir coupable. Une manière habile de brouiller les pistes et de fragiliser la confiance du lecteur.
Ai-je mentionné que cette histoire est tordue ? Je me suis trompée de cible… plus d’une fois. Même lorsque l’autrice semble nous révéler l’identité du coupable, le doute persiste. Jusqu’à la dernière page, on attend la chute finale… et elle finit par arriver.
Une belle découverte tout près du coup de cœur ♥️
BUCK, Vera - Les enfants loups Thriller 450p
Ce roman choral déploie ses voix avec une précision presque musicale : chaque chapitre adopte le point de vue de l’un des cinq personnages principaux - Smilla, Laura l’institutrice du village d’Almenen, Edith, Rebekka, Jesse - et tisse peu à peu une toile où les destins se croisent, se frôlent et s’entrechoquent.
Smilla ouvre naturellement la marche. Devenue journaliste, elle porte en elle une blessure ancienne, jamais refermée : la disparition de sa meilleure amie Juli, enlevée alors qu’elles campaient ensemble dans la forêt. Ce traumatisme d’adolescence agit comme un point d’origine, une faille intime à partir de laquelle le récit s’organise. Smilla regarde le monde avec une lucidité teintée de hantise ; elle cherche, comprend, enquête et revit.
Laura, l’institutrice, incarne ensuite le regard adulte, celui qui devrait structurer, protéger, transmettre. Pourtant, elle vacille. Partagée entre son devoir d’éducatrice et une inquiétude croissante face aux mystères qui entourent Jakobsleiter cette forêt surplombant Almenen, elle devient une conscience en doute, tiraillée entre raison et pressentiment. À travers elle, le vernis de normalité du village commence à se fissurer.
Edith, mon personnage chouchou est sans nulle doute la plus fascinante. Cette fillette de huit ou neuf ans, muette, soustraite à l’école et cachée par son père, évolue dans les montagnes avec une aisance presque animale. Elle n’appartient pas vraiment au monde des autres : elle le frôle, l’observe, s’en écarte. Figure sauvage, presque mythique, elle incarne l’esprit même de la montagne, indompté, hors des règles et des mots.
Rebekka, l’adolescente rebelle, introduit la tension du refus. Elle étouffe dans sa communauté, rêve de fuite, de rupture, d’un ailleurs qui lui permettrait d’exister autrement. Sa disparition, dans des circonstances troubles, agit comme un basculement : elle n’est plus seulement une voix, mais une absence qui reconfigure toutes les autres.
Enfin, Jesse, adolescent brillant et ami proche de Rebekka, ferme ce cercle de perspectives. Son intelligence aiguë ne le protège pas : elle le rend peut-être plus vulnérable encore face à ce qui lui échappe. À travers lui, le récit gagne en densité émotionnelle où loyauté, incompréhension, perte offrent un dernier angle, plus intérieur, sur les événements.
Un roman coup de cœur ♥️
CONNELLY, Michael - Sans âme ni conscience Polar 450p
Michael Connelly a l’habitude de s’appuyer sur les faits et les événements qui traversent l’actualité judiciaire et sociale. Pour ce roman, il se serait inspiré des plaidoiries du procès Megan Garcia vs Character Technologies, jugé devant l’US District Court pour le Middle District de Floride. Il confronte ainsi ses personnages à l’intelligence artificielle et aux industries qui la conçoivent, en posant frontalement la question de leur responsabilité.
On retrouve le célèbre avocat Mickey Haller — demi-frère d’Harry Bosch — qui engage une action en justice contre une entreprise technologique dont l’intelligence artificielle est accusée d’avoir encouragé un adolescent à assassiner sa petite amie. Pour l’emporter, Haller doit démontrer la responsabilité des concepteurs, mettre au jour les failles du chatbot et prouver qu’il n’est pas adapté à tous les publics. Au fil de l’affaire, il croise Jack McEvoy, journaliste présent aux audiences pour écrire un livre sur ce procès hors norme. Face à eux, le redoutable duo des frères Mason, chargé de la défense de l’une des plus puissantes entreprises du secteur, déploie toute son expertise pour piéger l’accusation.
Roman criant d’actualité, Sans âme ni conscience offre une immersion saisissante dans un procès civil où se jouent des enjeux financiers, éthiques et juridiques majeurs. Porté par une écriture simple mais efficace, ce thriller judiciaire se lit d’une traite, avec l’impatience constante d’en découvrir le dénouement.
DE LUCA, Emma - Anabella Whitfield Pourquoi l’as-tu libéré ? Thriller 450p
Le thriller juridique au féminin demeure un territoire encore largement dominé par des figures masculines, où les femmes sont souvent cantonnées à des rôles secondaires ou à des archétypes convenus. Avec Anabella, Emma de Lucca propose un personnage qui s’en démarque nettement.
Avocate de la défense redoutable, Anabella ne cherche ni à incarner un modèle moral ni à porter un discours militant. Elle a bâti son identité professionnelle sur un principe presque radical : suspendre le jugement moral pour ne considérer que la mécanique du droit et la stratégie judiciaire. Mais cette posture, qui lui a permis jusqu’ici de gagner ses causes avec une efficacité presque froide, va se fissurer lorsqu’elle accepte de défendre une femme qu’elle croit véritablement innocente, alors même que les preuves semblent la condamner.
L’intrigue, classique dans son principe - une femme accusée de meurtre qui clame son innocence - sert surtout de toile de fond. Autour d’Anabella gravite une équipe hétéroclite de « jouets cassés ». La métaphore est à la fois tendre et sombre : des êtres cabossés par la vie, que les normes sociales considèrent comme défectueux ou inutilisables, mais dont les failles mêmes deviennent des ressources. Leurs fractures ont aiguisé des instincts, des compétences et une lucidité que les parcours plus lisses ignorent.
Tony en est peut-être l’exemple le plus frappant. Anabella l’a autrefois fait acquitter d’un double meurtre. Pourtant, ce n’est ni la dette ni le calcul qui le retiennent auprès d’elle. Tony ne fonctionne pas ainsi. Sa fidélité relève d’un autre code : brut, instinctif, presque archaïque. Il sera loyal envers Anabella. Pour toujours. Comme l’est Darlene sa sœur « par choix ».
Cette loyauté absolue - celle que l’on apprend dans les quartiers où la trahison se paie parfois de sa vie - confère aux personnages une présence singulièrement attachante. Elle apporte au groupe une force particulière et installe, au cœur du récit, une tension constante.
Cette énergie brute vient contrebalancer la gravité du drame judiciaire et renforcer la cohésion fragile de cette improbable communauté de survivants.
Si l’intrigue policière reste efficace, elle n’est pas toujours la dimension la plus marquante du roman. L’autrice semble davantage intéressée par la mécanique humaine qui unit ces êtres fragilisés que par les rebondissements de l’enquête elle-même. Le suspense repose donc autant sur les révélations judiciaires que sur la dynamique interne de cette équipe improbable.
DHAMIJA, Vish VISH - Au nom de la justice 350p
Sous les apparences policées d’une bourgeoisie aisée se noue une intrigue sombre, où privilèges, abus de pouvoir et quête de vérité s’entrelacent avec une violence sourde.
Au centre du récit : Maheep. Fils unique d’un couple fortuné, héritier d’une respectabilité de façade soigneusement entretenue. Car derrière le costume trois pièces et la carte de visite d’homme d’affaires, le père est avant tout un homme de main — intermédiaire discret et efficace au service de politiciens corrompus et de criminels qui préfèrent agir dans l’ombre. Une double vie que le milieu connaît sans jamais la nommer. C’est dans cette maison-là, bâtie sur le mensonge et l’impunité, que Maheep a grandi. Et cela se voit. Il incarne avec une précision troublante cette jeunesse dorée pour qui le monde est un décor, les autres des figurants. Indifférent, méprisant, il traverse la vie comme un droit acquis à la naissance. Même l’employée de maison fidèle depuis plus de vingt ans, celle qui connaît chaque habitude, chaque silence de cette famille ne trouve grâce à ses yeux. Vingt ans de loyauté invisible. Il ne les voit pas. Il ne voit rien qui ne serve ses appétits immédiats : la nourriture, l’alcool, les femmes.
En ce moment, ses pensées vont vers Vamini Diwan, la fille de l’avocat de son père, belle, inaccessible, désirée avec cette obstination tranquille des hommes qui n’acceptent pas le refus. Mais Vamini n’est pas là ce matin là. Baby, elle, est là. La jeune domestique est seule dans la maison. Seule avec lui. Lorsque ses employeurs rentrent, ils la trouvent sur le plancher de la cuisine, une mare de sang autour d’elle, le silence de ceux qui ne peuvent plus crier. Le constat est brutal, sans équivoque : un viol. Baby est transportée d’urgence. Elle sombre dans le coma. Et dans un couloir d’hôpital, sa mère, les poings serrés et les yeux secs de quelqu’un qui a dépassé les larmes, jure d’une voix basse et absolue qu’elle tuera celui qui a fait ça.
Puis le nom de Maheep est prononcé. L’accusation tombe, les certitudes vacillent. Les alliances se révèlent. Les gens bien élevés choisissent leurs camps avec la même brutalité que les autres simplement avec de meilleures manières. Maheep, lui, n’aura jamais à répondre. Sa mort soudaine interrompt la procédure avant qu’elle ne trouve son terme laissant derrière elle une vérité suspendue, ni confirmée ni infirmée, troublante dans son inachèvement. Une affaire classée que rien ne clôt vraiment. Un silence qui ressemble trop à une réponse.
Dans l’ombre de cette affaire, une autre lutte s’engage. Mme Gayatri Yadav, mère de Baby, se retrouve à son tour prise dans les rouages d’un système judiciaire complexe et souvent inégal. Une procédure pénale est intentée contre elle, révélant les renversements insidieux d’un monde où les victimes peuvent devenir accusées. Mais les lignes ne sont jamais totalement figées : ses employeurs lui procurent un avocat, le meilleur et heureusement un ami de la famille, ouvrant une brèche fragile dans un système dominé par les réseaux, les alliances et les rapports de force.
Vish Dhamija ne fait pas dans la dentelle. Au nom de la justice est un thriller juridique tendu, âpre, où la vérité se dérobe et où la justice se révèle moins comme un droit que comme un privilège. Tordu, brillant, impossible à lâcher. Jouissif, dans le meilleur sens du terme.
GARRIGA, Ana et URBITA, Carmen - La sagesse des nonnes. Comment les sœurs du XVI et XVII siècles nous aident à survivre à nortre époque.
Jubilatoire. Voilà sans doute l’adjectif qui convient le mieux à ce livre inattendu. Ces deux historiennes, doctorantes en études hispaniques à l’Université Brown aux États-Unis, réussissent un tour de force : transformer un sujet qui pourrait sembler austère - la vie de religieuses des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles - en une réflexion vive, ironique et étonnamment actuelle sur l’amitié, le travail, l’amour, le corps, l’argent, l’âme… et la quête de reconnaissance.
En 2020, elles ont lancé le balado L’as hijas de Felipe, devenu l’un des plus populaires du monde hispanophone dans le domaine de l’histoire culturelle. C’est à partir de cette aventure intellectuelle qu’est né ce livre : une tentative réjouissante de dialoguer avec les religieuses du Siècle d’or espagnol pour éclairer nos propres dilemmes contemporains.
HAWKINS, Paula - La fille du train Thriller psychologique 384p
Je ne pensais pas aimer ce livre à ce point. J’en ignorais presque tout, et il me semblait même, confusément, avoir déjà abandonné une première tentative de lecture, comme si quelque chose, à l’époque, m’était resté fermé.
Et pourtant.
Cette fois, j’ai été saisie. J’ai aimé Rachel, cette héroïne d’une trentaine d’années, britannique, dont la vie s’est effondrée après son divorce d’avec Tom. Peut-être fallait-il que je sois prête, cette fois, à la rencontrer vraiment.
Rachel souffre d’un alcoolisme sévère qui a détruit son mariage, sa carrière et son estime d’elle-même. Au début du récit, elle vit en colocation à Londres et prend chaque jour le même train de banlieue, simulant encore d’aller travailler alors qu’elle a perdu son emploi depuis longtemps.
Depuis le train, Rachel observe quotidiennement une maison et un couple qu’elle nomme Jess et Jason et à qui elle invente une vie idéale. Cette fixation est révélatrice de sa tendance à fuir la réalité et à idéaliser ce qu’elle ne peut avoir. Elle est également obsédée par son ex-mari Tom et sa nouvelle femme Anna, qui habitent quelques maisons plus loin.
L’alcool provoque chez Rachel des trous noirs récurrents, ce qui constitue le ressort dramatique principal du roman : le soir où Jess disparaît, Rachel était sur place, mais elle ne se souvient de rien. Elle est donc à la fois témoin et enquêtrice malgré elle. Est-elle aussi suspecte ?
Le récit évolue au rythme de Rachel. Partie d’une position de faiblesse totale, manipulée, méprisée, doutant d’elle-même, pour progressivement retrouver lucidité. Sa rédemption passe par la vérité, aussi douloureuse soit-elle,
Rachel incarne les thèmes du roman : la mémoire défaillante, la violence conjugale psychologique, le regard des femmes sur elles-mêmes et la difficulté à être crue quand on est perçue comme instable. Rachel ne cherche pas à séduire : elle se révèle, parfois malgré elle, et c’est précisément ce qui la rend si touchante.
LAVALLÉE, Ronald - L’homme aux mille peaux Roman historique 330p ♥️
Un roman de l’Ouest sauvage, entre poussière et neige, entre foi et trahison.
Envie de grands espaces américains et canadiens ? Envie de revivre le Far West des années 1876-1897, de longer la Milk River aux eaux laiteuses, de traverser la Petite Missouri dans ses méandres rocheux, ou encore de remonter la Rivière Rouge du Manitoba jusqu’à ses plaines infinies ? De sentir sous vos pieds cette terre immense, brûlée l’été, gelée l’hiver, indifférente aux rêves des hommes ?
Plongez dans un monde où les immigrants débarquent avec leurs valises de cuir et leurs têtes pleines d’espoir. On leur a promis des terres fertiles, une vie nouvelle, l’Amérique telle qu’on la chante dans les vieux pays. Irlandais, Ukrainiens, Écossais, Métis : chacun arrive avec sa langue, ses prières et ses illusions. Certains s’accrochent. D’autres s’effondrent.
Ici, la loi existe sur le papier. Dans les faits, elle appartient à ceux qui ont de l’argent, des fusils ou les deux. Les grands propriétaires terriens imposent leurs règles épaulés ou pas par les soldats de l’armée. Les shérifs choisissent leurs camps. Et entre les puissants et les sans-voix, il n’y a souvent qu’un homme, ou une poignée, pour maintenir ce fil fragile qu’on appelle justice.
C’est dans ce monde-là que vit l’homme aux mille peaux : un homme de frontière, de passage, qui change de visage selon les territoires qu’il traverse et les gens qu’il croise. Trappeur, éclaireur, étranger, justicier ? Nul ne sait vraiment. Lui non plus, peut-être.
J’ai été habitée par ce roman. Longtemps après avoir refermé le livre, Couteau et Léo continuaient de marcher en moi. C’est le propre des grandes fresques : elles ne vous lâchent pas tout de suite. Elles s’attardent. Ces deux personnages traversent le récit comme deux rivières parallèles qui ignorent longtemps qu’elles coulent vers le même confluent. Couteau, taillé dans le bois dur de la prairie, portant en lui les fractures d’un monde métis qui se fissure sous la pression de l’Histoire. Léo, plus insaisissable, plus multiple, cherchant sa place dans un continent qui redistribue sans cesse les cartes. L’un et l’autre vivent leurs aventures séparément avant que le destin, avec la patience lente et inévitable des grands fleuves, finisse par les porter l’un vers l’autre. Et quand ils se rejoignent enfin, quelque chose se noue dans le récit. Quelque chose d’essentiel.
Ronald Lavallée écrit avec la précision de l’historien et la générosité du romancier. Il ressuscite un Ouest que l’on croit connaître celui pour mieux en révéler les couches cachées : la souffrance des peuples déplacés, la ténacité des humbles, la violence sourde des puissants, et partout, cette question qui hante chaque page : qui suis-je, quand tout autour de moi s’effondre ou se transforme ?
Changer de peau pour survivre. Changer de nom, de langue, de camp, d’allégeance. Dans l’Ouest des années 1880, l’identité n’est pas un acquis, c’est une négociation permanente avec le monde, avec les autres, avec soi-même. Couteau et Léo l’ont compris avant tout le monde. C’est peut-être pour cela qu’ils traversent le temps et les pages avec une telle force vivante.
LEPAGE, Meï - Une enquête d'Emma Fauvel T1 : Sécher tes larmes Polar 250p
Meï Lepage a mis cinq ans à écrire ce premier roman. Elle en a commencé l’écriture en 2020, alors qu’elle n’était pas encore policière. Située à Annemasse, dans la banlieue française de Genève, l’intrigue a accompagné son entrée dans les forces de l’ordre et s’est nourrie au fil de ses expériences et de ses rencontres.
Adèle Jézéquel, fille du commandant de police d’Annemasse, vient d’être enlevée. L’affaire s’annonce d’autant plus troublante que la jeune femme avait déjà disparu sept ans auparavant, dans les mêmes circonstances. Emma Fauvel, enquêtrice à la PJ de Créteil, a quitté Annemasse pour fuir un passé trop lourd et s’était juré de ne jamais y revenir. Mais elle a connu Adèle dans son enfance. Lorsqu’on lui demande de diriger l’enquête, Emma accepte malgré tout de retourner dans sa ville natale, au risque d’y affronter ses propres démons.
Meï Lepage propose une écriture précise et efficace, qui privilégie la tension narrative tout en accordant une place sensible aux émotions des personnages. Cette attention aux failles intimes confère au récit une profondeur appréciable et rend son héroïne particulièrement attachante.
Au-delà de l’intrigue policière, le roman s’intéresse aux répercussions humaines de la violence et aux blessures qu’elle laisse dans les trajectoires individuelles.
SMIRNOFF, Karin - Millenium 8 La fille dans les grippes du lynx Une lecture audio
Lisbeth Salander et Mikael Blomkvist réapparaissent certes au fil de ces pages, mais dans des rôles si effacés qu’ils peinent à véritablement ancrer le récit. Car c’est bien là le défaut central de cette construction : l’histoire se disperse en de multiples directions sans jamais choisir la sienne. Faute de ligne directrice claire, la tension narrative s’étiole peu à peu, laissant le lecteur désorienté face à un texte qui semble hésiter entre plusieurs intentions sans en approfondir aucune.
Parmi ces pistes, la question de la protection de l’environnement occupe pourtant une place essentielle et aurait mérité un traitement plus structuré. La contamination des cours d’eau par l’exploitation minière esquisse en toile de fond les ravages durables de l’activité humaine sur les écosystèmes. De même, la menace qui pèse sur les cerfs, fragilisés par l’expansion du territoire humain, introduit une réflexion sensible sur l’effacement progressif du vivant et la rupture des équilibres naturels.
À cela s’ajoute une intrigue parallèle autour de bitcoins dissimulés dans un disque dur, apportant une dimension contemporaine, technologique et spéculative. Si cette idée pouvait nourrir le récit en tension et en mystère, elle contribue ici davantage à accentuer la dispersion générale. Cette forme de frénésie autour d’un trésor numérique détourne l’attention sans jamais s’intégrer de manière organique aux autres enjeux. L’intrigue se dilue ainsi à mesure qu’elle se complexifie : les différentes lignes narratives - écologique, humaine, technologique - coexistent sans véritable hiérarchie ni articulation, affaiblissant leur portée respective.
À cette fragmentation s’ajoute une profusion de personnages qui restent trop souvent à l’état de silhouettes, privées d’épaisseur psychologique et de trajectoire mémorable. Pourtant, au cœur du roman se trouve une figure qui aurait pu en devenir le véritable axe : Svala, la nièce de Salander. Adolescente brillante, atypique, dotée d’une intelligence aiguë et d’une sensibilité singulière au monde qui l’entoure, elle incarne une génération lucide face aux dérives environnementales héritées des adultes. À travers elle affleurent des thèmes puissants - identité, transmission, responsabilité collective - qui auraient gagné à structurer l’ensemble du récit. Sans être absente, elle ne s’impose jamais pleinement comme l’unique héroïne, celle par qui tout converge et prend sens.
On devine pourtant un potentiel réel : celui d’un roman ambitieux, à la croisée des préoccupations écologiques et des dérives contemporaines liées à la quête de richesse rapide. Un recentrage sur Svala, allié à une meilleure hiérarchisation des intrigues, aurait sans doute permis de transformer ce foisonnement en une œuvre plus cohérente et plus percutante.
En somme, le récit laisse l’impression d’une abondance d’idées, parfois fortes, mais encore insuffisamment ordonnées et incarnées pour produire un véritable impact narratif et émotionnel
VASSE, Christophe - L’enfant qui apprenait à nager avec les buffles Roman historique 364p
Christophe Vasse, ingénieur toulousain, s’éloigne du roman policier avec L’enfant qui apprenait à nager avec les buffles, paru en 2024 aux Éditions Héloïse d’Ormesson. Dans ce récit, il restitue la chute du Cambodge à travers le quotidien d’un enfant dans une narration linéaire, presque documentaire, qui prend peu à peu la force d’un témoignage. Salué pour la fluidité de sa langue et la sobriété de son style, le roman entraîne le lecteur au plus près d’une histoire à la fois intime et tragique, où la grande Histoire se lit dans les gestes simples de la survie.
Le roman s’ouvre sur la date charnière du 17 avril 1975 : Le Cambodge entre dans l’année du lapin et les Khmers rouges de Pol Pot entrent dans Phnom Penh. Les habitants sont sommés de quitter la ville sous prétexte d’un bombardement américain imminent. En quelques heures, près de deux millions de personnes sont jetées sur les routes. Tchaï, 10 ans, sa famille et leurs deux mobylettes chargées de quelques biens rejoignent la foule immense. La promesse d’un retour « dans trois jours » est un mensonge. L’évacuation marque le début du travail forcé, de la famine et de la terreur qui feront environ 1,7 million de morts entre 1975 et 1979 soit le quart de la population cambodgienne.
Tchaï, intelligent, débrouillard, passionné de poissons combattants, devient le fil conducteur du récit. Durant les quatre années du régime, on le suit dans l’apprentissage brutal de la survie : cultiver le riz, tresser le rotin, garder les buffles, apprendre à nager avec les buffles, construire des barrages, préparer l’embok lors d’une fête des eaux désormais interdite par l’Organisation.
Après la chute du régime, la famille prend le chemin de l’exil vers la Thaïlande, puis la France. Le 18 mars 1980, elle arrive à l’aéroport Paris-Charles-DeGaule. Commence alors une autre épreuve : affronter le long parcours bureaucratique pour obtenir la naturalisation française. Tchaï doit apprendre une nouvelle langue, s’adapter à l’école, apprivoiser les codes d’un pays inconnu. Sur sa route d’élève immigrant déterminé à maîtriser le français, il croise des figures bienveillantes - enseignants, voisins, employeurs - qui rendent l’intégration possible. Peu à peu, il accède à un emploi stable et construit une vie digne, patiemment.
Vingt-cinq ans plus tard, un voyage de retour aux sources le ramène au Cambodge. Ce face-à-face avec le pays quitté dans la violence devient un moment de réconciliation intérieure : revisiter les lieux, mesurer le chemin parcouru, relier l’enfant exilé à l’adulte devenu citoyen.
La force du roman réside dans son choix narratif : raconter l’horreur à hauteur d’enfant. Tchaï élève des poissons combattants - activité fragile, minutieuse, presque poétique. L’image devient métaphore du pays : une beauté menacée, une violence contenue sous la surface. Ce livre n’est pas seulement un récit du passé. Il interroge notre vigilance face aux utopies politiques qui, au nom de la pureté ou de la nation, peuvent encore aujourd’hui faire basculer un peuple dans l’irréparable.
YLISS, Jeanne - Incompatibles. Thriller 350p
Vadim pensait avoir une existence sans zone d’ombre, jusqu’au jour où son père est admis aux urgences, entre la vie et la mort. Vanessa, son épouse et infirmière urgentiste, fait alors une découverte implacable : Vadim et Gilles présentent une incompatibilité génétique absolue.
La métaphore centrale du roman repose sur l’incompatibilité sanguine, qui devient l’image d’une incompatibilité familiale. La famille y apparaît comme un organisme capable de rejeter ses propres membres, comme si le lien biologique, censé unir, portait aussi en lui la possibilité de la rupture.
Vadim et son père, Gilles, sont biologiquement « incompatibles ». Le sang, habituellement symbole de filiation et d’appartenance, devient ici le révélateur d’un décalage plus profond : celui qui sépare l’identité vécue de l’identité réelle. « Un séisme identitaire qui fait s’écrouler ses certitudes, son univers, sa vie »
Les mensonges, d’abord inscrits dans le sang, se prolongent dans la chair, jusque dans les corps, où ils laissent leur empreinte.