DA COSTA, Melissa - Fauves / Roman noir 480p
Tony a dix-sept ans lorsqu’il fuit la brutalité paternelle et trouve refuge dans un cirque itinérant. Là, au contact des fauves, il apprend à affronter la peur - celle des bêtes autant que celle, plus intime, qui le ronge depuis l’enfance. Le dressage devient une épreuve initiatique : dompter l’animal, c’est tenter de reprendre prise sur soi-même.
Sabrina, sans enfant, reporte son amour et son instinct maternel sur une panthère qu’elle élève comme sa propre fille. À travers cette relation fusionnelle, le roman interroge les frontières entre humanité et animalité, attachement et domination.
Fauves plonge le lecteur au cœur de la culture circassienne : la vie nomade, la formation des grandes lignées du cirque, les logiques d’endogamie et de transmission des savoirs. Melisa Da Costa met particulièrement en lumière la place ambivalente des femmes au sein de ces communautés tziganes, à la fois gardiennes des traditions et figures de résistance silencieuse.
Au fil du récit, le métier de dompteur de fauves se dévoile dans toute sa complexité - discipline rigoureuse, rapport éthique aux animaux, et miroir des violences humaines - faisant du cirque un espace où se rejouent les luttes intimes, familiales et sociales. Un lieu où la sauvagerie ne se limite pas aux cages, et où les fauves les plus redoutables sont parfois humains.
FEXEUS, Henrick - Sacrifié / Thriller psychologique 450p
David a perdu la mémoire depuis l’âge de dix ans. Depuis, il vit avec un passé troué, reconstruit par fragments, sous le regard bienveillant de Johann, son psychiatre, ami de longue date et figure paternelle de substitution. Mais une question demeure, obsédante : que lui est-il réellement arrivé ?
Lorsque Florence, avocate avec qui David a partagé une aventure sans lendemain, se voit confier une affaire inattendue, le vertige commence. Elle doit défendre… David lui-même. Conflit d’intérêts évident, situation explosive. Pourquoi un homme richissime souhaite-t-il l’impliquer dans cette défense ? Et pourquoi le chef de la police cherche-t-il à clore l’affaire au plus vite en désignant David comme coupable idéal ?
Les interrogations s’accumulent, les certitudes s’effritent. De révélations en faux-semblants, le roman avance par couches successives. Le lecteur découvre le passé de David en même temps que lui, par bribes, souvenirs incomplets et vérités déformées, dans un climat de tension psychologique constante.
Le thème central du roman est celui de la mémoire manipulée et du sacrifice : sacrifice de l’enfance, sacrifice de l’individu au profit d’intérêts supérieurs, sacrifice de la vérité au nom de l’ordre et de la rapidité judiciaire. Sacrifié interroge la facilité avec laquelle une société peut désigner un coupable commode, surtout lorsque celui-ci est vulnérable, amnésique, et incapable de se défendre pleinement contre son propre passé. Le roman explore également les rapports de pouvoir — médicaux, policiers, judiciaires — et la frontière trouble entre protection et domination.
Thriller psychologique redoutablement construit, Sacrifié joue avec la perception du lecteur, questionne la fiabilité des figures d’autorité et révèle peu à peu une mécanique implacable où chacun semble savoir plus qu’il ne dit.
Et la finale… m’a fait hurler. Un choc. Brutal, dérangeant, impossible à oublier.
LAPENA, Shari - Une fille sans histoires / Thriller psychologique 320p
Tout le monde aimait Diana. Aimait, car le roman s’ouvre sur sa mort. Dès les premières pages, Shari Lapena installe une tension sourde : comment une jeune fille décrite comme « sans histoires » a-t-elle pu devenir victime d’un drame aussi brutal ?
Au fil du récit, l’autrice brouille volontairement les pistes et manipule le lecteur en faisant graviter l’intrigue autour de plusieurs figures masculines inquiétantes. Il y a Cameron, le petit ami trop possessif, que Diana a décidé de quitter ; le professeur et entraîneur, dont l’attitude déplacée l’a conduite à porter plainte auprès du proviseur ; et un homme répugnant, client de son lieu de travail, qui n’a cessé de la harceler. Autant de présences oppressantes qui interrogent la frontière entre banalité du quotidien et danger latent.
Autour de Diana, le cercle des proches se fissure. Riley, sa meilleure amie, la pleure avec une douleur brute, mêlée de culpabilité et d’incompréhension. Sa mère, anéantie, tente de reconstituer les derniers jours de sa fille, cherchant des signes qu’elle n’a pas vus, des appels à l’aide qu’elle n’a pas entendus. Evan, ami du groupe, vient compléter cette constellation de personnages désormais prisonniers du soupçon, du deuil et des silences.
Le roman aborde des thèmes puissants et actuels : la violence ordinaire faite aux femmes, le harcèlement et ses multiples visages, la culpabilisation des victimes, la fragilité de l’image de la « fille sans histoires », et la manière dont une société cherche des coupables simples plutôt que d’interroger ses propres aveuglements.
Shari Lapena adopte une écriture sobre, efficace, sans effets inutiles, qui renforce la froideur du drame. Cette retenue stylistique rend le récit d’autant plus glaçant : l’horreur ne naît pas de l’excès, mais de la banalité. Une fille sans histoires est un thriller psychologique maîtrisé, dérangeant, qui laisse un malaise persistant bien après la dernière page.
LOUBRY, Jerome - Le garçon éternel / Thriller psychologique 400p
L’histoire s’ouvre sur la découverte du corps d’une femme dans une forêt. Manon et Salim, policiers, sont chargés d’une enquête particulièrement sordide : le cadavre, retrouvé mutilé, les pieds et les mains tranchés, gît dans un lieu marqué par une sinistre légende locale, celle du mystérieux garçon éternel. Cette figure inquiétante, issue d’un passé obscur, refait surface et voit son nom se propager sur les réseaux sociaux, ravivant peurs et fantasmes collectifs.
En parallèle, Cédric, inquiet de la disparition inexpliquée de sa compagne, tente de faire face à l’absence. Cédric est le pivot émotionnel et narratif du roman. Il nous est présenté comme un homme hanté. Il est l'un des rares survivants d'un drame survenu durant son enfance dans les années 80, au sein d'un ancien préventorium (ou colonie de vacances) appelé Le nid du geai. À l'époque, plusieurs enfants ont disparu ou ont été retrouvés morts, et Cédric a porté le poids de ces souvenirs traumatisants toute sa vie adulte. L'ajout de la disparition de sa femme, Sandrine, est crucial car c'est l'élément déclencheur qui fait basculer le récit du passé vers un présent cauchemardesque. Sa quête pour la retrouver devient une descente aux enfers où il doit affronter des souvenirs qu'il avait soigneusement enfouis.
Pour tenter de se reconstruire, il accepte un travail singulier : écrire la biographie d’un riche homme d’affaires. Ce projet, qui semble d’abord secondaire, devient un véritable moteur narratif. En se plongeant dans la vie de cet homme, Cédric met au jour des zones d’ombre, des silences et des secrets qui font écho à sa propre situation. L’écriture agit comme une enquête parallèle, intime et indirecte, qui le conduit à croiser sans toujours le comprendre immédiatement les thèmes centraux du roman : l’enfance, la mémoire, la culpabilité et les violences enfouies.
Thriller psychologique sombre et oppressant. Cédric est l’un des personnages les plus troublants du roman. Il représente littéralement le « garçon éternel », celui qui reste figé dans l’enfance. Il incarne la mémoire traumatique : celle qu’on ne peut ni fuir ni effacer. Pour Cédric, sauver sa femme, c'est symboliquement tenter de sauver les enfants qu'il n'a pas pu aider trente ans plus tôt. C'est sa chance de rédemption, mais c'est aussi le piège ultime qui va révéler la vérité sur sa propre psyché. Terriblement triste, le personnage de Cédric rappelle que certaines blessures d’enfance ne se referment jamais, et que tous les enfants ne parviennent pas à se reconstruire.
MICHAELIDES, Alex - Dans son silence / Thriller psychologique 375p
Nous suivons Alicia Berenson une peintre talentueuse qui, un soir, tire cinq balles dans la tête de son mari, Gabriel, avant de se murer dans un silence total. Depuis ce jour, elle ne prononce plus un mot. Internée dans un hôpital psychiatrique sécurisé, elle devient une énigme fascinante pour le public comme pour les soignants.
Theo Faber, psychothérapeute criminel, est obsédé par son cas. Convaincu qu’il parviendra à la faire parler, il obtient un poste dans l’établissement où Alicia est internée. Peu à peu, il s’implique personnellement dans son suivi, cherchant à percer le mystère de son silence et à comprendre ce qui a conduit au meurtre.
Le roman alterne entre le point de vue de Theo et le journal intime d’Alicia, dévoilant progressivement un univers fait de traumatismes, de manipulation et de non-dits. À mesure que la vérité semble se rapprocher, les certitudes du lecteur vacillent.
Thriller psychologique tendu et maîtrisé, Dans son silence explore la culpabilité, la violence intime et les mécanismes de l’esprit humain, jusqu’à un twist final saisissant qui oblige à relire toute l’histoire sous un autre angle.
PELLETIER, J.J. - Le bas de laine des Québécois mangé par les mythes. La Caisse de dépôt et placement du Québec / Essai historique 300p
Depuis sa création en 1965, la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) a été façonnée par des présidences successives dont les orientations ont accompagné, et parfois infléchi, l’évolution économique du Québec. Inspirée par Jacques Parizeau, la Caisse naît comme un instrument de souveraineté économique destiné à canaliser l’épargne collective vers le développement national. Sous Claude Prieur, elle s’inscrit dans l’élan de la Révolution tranquille et se dote de bases professionnelles solides pour gérer les fonds du Régime des rentes du Québec.
Avec Jean Campeau, la CDPQ assume plus clairement un rôle de levier de développement, soutenant activement les entreprises québécoises. Claude Garcia amorce ensuite une modernisation des pratiques et une diversification accrue des portefeuilles, préparant l’institution aux mutations des marchés financiers.
La présidence de Jean-Claude Scraire marque l’internationalisation de la Caisse, notamment par le renforcement d’Ivanhoé Cambridge, faisant de la CDPQ un acteur central du capitalisme d’État québécois. Sous Henri-Paul Rousseau, la recherche de rendement et le recours aux produits complexes exposent toutefois l’institution à la crise de 2008, qui se solde par une perte historique et un choc durable.
Nommé en 2009, Michael Sabia engage un redressement fondé sur la réduction des risques, le renforcement de la gouvernance et le recentrage vers l’économie réelle. Il défend une conception du risque comme objet à gouverner : l’inaction, selon lui, constitue le danger majeur pour les sociétés contemporaines, car elle transfère aux générations futures les coûts de l’immobilisme économique, social et climatique.
La présidence actuelle de Charles Emond s’inscrit dans cette continuité, avec un accent accru sur la transition énergétique et le portefeuille québécois, dans un contexte post-pandémique marqué par la volatilité et les tensions géopolitiques.
La partie qui m’a le plus intéressée concerne la gestion des risques, tant sur le plan organisationnel que sur celui de l’image publique. Pelletier montre comment certaines décisions ont fragilisé la crédibilité de la Caisse, notamment à travers le cas d’Azure Power Global et celui de Celsius Network - spécialisé en services de prêts et d’emprunts en cryptomonnaie-, mais aussi à la suite d’investissements controversés en Inde, où les risques sociaux, environnementaux et réputationnels ont été largement sous-estimés. Ces épisodes révèlent une conception étroite du risque, centrée sur la performance financière à court terme, au détriment d’une vision systémique intégrant les impacts politiques, sociaux et écologiques.
Or, cette approche apparaît d’autant plus problématique que de « nombreuses crises majeures se développent à l’abri de la curiosité des médias et de l’opinion publique » : pénurie de ressources - en particulier de l’eau -, sixième extinction du vivant déjà largement engagée - plusieurs indicateurs convergents montrent qu’elle est déjà en cours -, pollution généralisée de l’environnement et des organismes vivants, intensification des flux migratoires, montée du populisme et des régimes autoritaires, durcissement d’un monde de plus en plus violent, la dégradation des relations entre la Chine et les Etats-Unis, l’instabilité en Europe, les foyers de tensions politiques -Ukraine, Taiwan, Iran, Gaza...-, la possibilité d’une récession mondiale. La prise en compte de ces risques globaux pourrait contraindre la Caisse à redéfinir en profondeur sa gestion des investissements et à repenser sa contribution au développement économique du Québec, au-delà des seuls impératifs de rendement.
Plus largement, l’ouvrage invite à remettre en question les indicateurs traditionnels de performance économique. Le PIB, souvent érigé en mesure de la prospérité, ignore les coûts liés aux catastrophes climatiques, territoriales et environnementales, qu’il peut paradoxalement comptabiliser comme de la croissance. À l’inverse, le PIN (produit intérieur net) et la RG (richesse globale) offriraient des outils d’évaluation plus pertinents, en intégrant non seulement la création de richesse, mais aussi l’épuisement des ressources naturelles et la dégradation des écosystèmes. Ces indicateurs permettraient ainsi de mieux apprécier la soutenabilité réelle des choix économiques et financiers.
Un excellent ouvrage !